mardi 14 avril 2015

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie #28

Nous alternons : une semaine à la maison puis une semaine à l’hôpital. Pour Jean, la bataille est en passe d’être perdue. Les métastases sont partout. Sa sœur a surpris la conversation de ses parents et du médecin et a fait une crise d’hystérie avant de se retrancher dans une inertie totale. A la suite d’une injection de chimio, Jean entre dans un coma profond.
Quand il en sort, plusieurs jours après, il ne sait plus parler, il ne sait plus marcher, il ne sait plus se nourrir. Il ne reconnaît plus sa maman. Il pèse une vingtaine de kilos, ne tient plus sa tête.
 C. a l’énergie du désespoir, guette le moindre mieux et s’accroche à la moindre étincelle d’espoir. Orthophoniste, elle écume les forums internet, construit des exercices. Minute après minute, elle grignote l’espace gagné par la maladie. Elle ne renonce pas. Amaury passe la voir à l’hôpital lorsque nous n’y sommes pas. Nous la ravitaillons en thé. Et l’effroi nous laisse muets.

Arrive le jour où je dois reprendre le travail. Je devance un peu l’appel dans la mesure où je suis désormais la seule à avoir un salaire.  Je me rends à un séminaire international, dans un bel hôtel de la région parisienne. Je regarde mes collègues sans rien trouver à leur dire. Chacun contourne soigneusement la question de la santé de mes enfants. J’ai une otite fulgurante, je n’entends plus de l’oreille droite et me retranche derrière un sourire figé et fragile. Je les contemple et assiste aux jeux du pouvoir et de l’influence, en me demandant si je suis bien dans le monde réel et si je pourrai un jour retrouver une certaine aisance dans le milieu professionnel.

A la question, de courtoisie, du chef de mon chef, j’ai répondu « on s’habitue ». Aussi incroyable que cela puisse paraitre, on s’habitue effectivement à l’incertitude, à la peur et même…à la douleur, je pense. Il est impossible de rester dans l’état de désespoir et de terreur des premiers jours. Il m’a regardé lentement et a rétorqué, interloqué et moralisateur,«  Isabelle ? Je ne pense pas qu’on puisse s’habituer à ça ».

2 commentaires:

  1. Oui, c'est vrai, on s'habitue. Nous sommes ainsi fait que le choc s'émousse et la vie va son cours, on s'adapte à l'impensable, on apprend à vivre avec. A demain les autres éventualités, on s'accommode ainsi en attendant: la vie redevient même à nouveau parfois belle….Et après les ténèbres, on entrevoit à nouveau un horizon. On a l'espoir chevillé au corps, non?
    Vos mots me touchent infiniment, je suis pleine d'empathie. Je vous suis depuis longtemps et c'est la première fois que je réagis.
    Qu'il nous soit donné de ne jamais perdre espoir.

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  2. Seul quelqu'un n'ayant pas vécu la longue maladie d'un proche et les incertitudes angoissantes au quotidien qui l'accompagnent pendant des mois peut énoncer un tel jugement. Mais aussi, selon moi, quelqu'un ayant certainement du mal à imaginer autre chose que son propre quotidien... Bien sûr qu'il faut réussir à s'habituer à certains gestes des médecins, aux trajets vers l'hôpital, à certains protocoles, se construire de nouvelles routines, accepter l'inévitable... il y a déjà tellement de choses imprévisibles, de questions douloureuses, d'attentes de résultats, et de nouvelles à digérer qu'il faut bien dompter ce qui était impensable quelques mois avant !
    Ce texte est toujours aussi bien écrit, amène toujours autant à la réflexion, sans résignation, merci !

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