mardi 6 janvier 2015

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie # 21

L’hôpital, dans mon souvenir, ce sont ces nuits hachées par des hurlements de douleur, par les sanglots de peur et par le murmure des parents. Ce sont de grands espaces vitrés, un ascenseur qui dit «  premier étage », c’est une odeur indéfinissable de nourriture et de médicaments. L’hôpital, c’est parfois aussi les clowns qui viennent vous distraire, les volontaires des Blouse rose avec leur bonne volonté et leur manque d’à-propos. C’est parfois les joueurs de l’O.L ou le vainqueur d’une émission de cuisine, si beau, que les ados se pâment et revêtent leur plus belle perruque.
Ce sont les familles qui font bravement bonne figure, ce sont les parents qui se cachent pour pleurer. Ce sont des parents que l’on croise parfois et qui ont le regard en-dedans. Ce sont les stickers colorés collés sur les murs blancs, l’affiche-témoignage collée par un ancien patient aujourd’hui champion de ski. C’est la vie en-dehors.
C’est la bataille pour avoir un lit pliant, c’est le fauteuil recouvert d’un plastique corail qui colle aux fesses. Ce sont ces enfants, graciles et gracieux, aux cranes nus, aux visages sans sourcil, qui paraissent si disproportionnés par rapport à leurs corps meurtris. L’hôpital, c’est le couloir du sous-sol et sa bonne odeur de lessive, c’est le poisson rouge de la cantine et la bonne-humeur inaltérable de Valérie, qui s’occupe de l’animation. C’est le baby-foot de la salle des ados, c’est le cours de peinture du jeudi. L’hôpital, c’est le baril de kapla, le jouet qui dit « livraison express », le livre japonais sur les chasse-neige, les galettes de maïs que tu croques et le film de Cars, convoqué pour chaque ponction lombaire.

Après chaque séance de chimio, il faut faire une ponction lombaire, histoire de vérifier qu’il n’y a plus de cellules anormales dans le liquide céphalo-rachidien et d’en profiter d’injecter une dose de produit si jamais quelques-unes s’y cachent encore.
Tu es résigné, ton oreiller entre les bras, tu présentes ton dos. On retient notre souffle. Et c’est fini. La gageure alors est de te convaincre à rester allongé les deux heures qui suivent.
Mais dans la foule des internes, il y en a une qui ne parvient pas à les faire. On entend des hurlements dans les chambres voisines. On se renseigne, fébriles, pour savoir qui te piquera.
Un jour, elle te piquera 7 fois sans succès, tandis que toujours plus d’aides-soignantes te maintiennent fermement, tandis que tu défailles de douleur. Nous nous sommes opposés à ce qu’elle fasse un essai supplémentaire et la chef de clinique est arrivée pour pratiquer ce geste avec assurance, douceur et rapidité.

Au cours de ces heures de repos obligatoire, je me glisse parfois à coté de toi et nous somnolons enlacés. Tu es livide, les yeux cernés de mauve, tu es menu, tu exhales par tous tes pores une odeur de chimio, tu as un sourire extraordinaire. Je crois que tu as été heureux cet été-là, entouré de tes parents et de tes grands-parents, avec des montagnes de livres et une salle de jeux.

5 commentaires:

  1. Je crois aussi qu'il a été heureux! C'est ce que je perçois depuis que je lis tes articles sur votre histoire car j'ai souvent les larmes aux yeux mais j'ai aussi eux des sourires sur certains passages. Bises

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  2. Je suis convaincue également qu'il a été heureux... heureux de vous avoir, heureux comme un jeune môme qui traverse un drame, heureux pour avoir la force de s'en sortir.... encore un grand bravo !

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  3. Les mains dans l argile des jours hospitaliers comme ils sont... Il faut du temps je le sais aussi d experience,pour oser se dire que là aussi il y a eu du bonheur à partager et a décrire.

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  4. Quand on ne connaît pas la maladie et le milieu hospitalier, on ne s'imagine pas que des familles puissent traverser des moments aussi difficiles.
    Bravo pour ce que tu écris !
    Bises

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  5. Cette histoire de ponction tentée sept fois me choque terriblement. Je n'aurais jamais imaginé ça possible.

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