mardi 11 novembre 2014

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie # 17

A ce moment-là, tu partageais une chambre avec Valentin et sa maman.
Valentin est un concentré de souffrance, qui titube quand il rentre de ses séances de rayons. Prostré sur son lit, il hurle et ne s’anime que pour supplier les infirmières de lui donner du gaz hilarant ou de la morphine. Il désigne systématiquement l’échelle la plus élevée sur le graphique de la douleur.
Je me demande comment ce voisinage a marqué ta compréhension du monde. Je crois, parfois, lire dans ta capacité à t’abstraire des situations, un lointain souvenir du deuxième étage de l’hôpital.

Mais ne va pas te méprendre !  L’hôpital conventionnel, c’est aussi un endroit joyeux, un endroit dont parents et enfants franchissent les portes en s’épaulant, un endroit où les parents sont présents, totalement disponibles, totalement à l’écoute de leurs enfants.
C’est dans cet endroit que j’ai entendu, pour le première fois, la célèbre phrase de l’oncologue Jean Bernard «  quand on ne peut ajouter des jours à la vie alors il faut ajouter de la vie aux jours ».
Et c’est exactement ce que tous les parents essayaient de faire, sans calcul, sans espérer de jour meilleur. Ils essayaient juste de faire de maintenant, un moment le meilleur possible, un moment joyeux, un moment mémorable, parce que c’est peut-être le dernier.

Nous sommes dans une chambre de l’hôpital de jour. C’est la fin d’après-midi, ce qui signifie que le service est calme, relâché après le stress de la matinée, des traitements à administrer, des mauvaises surprises. Tu somnoles pendant une transfusion de globules rouges. Papa et moi sommes assis à côté de ton lit. On discute de cette nouvelle voie centrale et on spécule sur sa longévité. Un petit garçon, sur l’autre lit, joue à la console.
Tu te retournes, grommelant dans ton sommeil.
Tout à coup, la perche de perfusion se met à tourner sur elle, de plus en plus vite, en projetant du sang partout. Ta voie centrale a cédé et tu te vides de ton sang à chaque pulsation.
Nous bondissons. Papa te fait un point de compression. L’autre enfant hurle. Tu te réveilles en sanglotant. J’arrache la perche de la prise pour l’arrêter et me précipite dans le couloir à la recherche de quelqu’un. Le sang de la poche et ton sang continuent de se répandre sur le lit, sur les murs, sur le sol. Je fais irruption dans le bureau des internes et enfin l'équipe soignante arrive.
S’ensuivit une scène homérique, au pied de ton lit, entre le chef de clinique et l’anesthésiste pour savoir qui était responsable.
Nous assistions à la scène, tous les trois blottis l’un contre l’autre, les yeux ronds.


Il fallait prévoir une troisième voie centrale. De toutes urgences. Et re-planifier une transfusion.

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