lundi 9 juin 2014

Les mains dans l'argile - toi, nous et la leucémie #6

Quand je vous ai rejoints ce matin-là, j’ai traversé l’hôpital endormi. Il avait cette odeur que je retrouverai plus tard, une odeur de fin de nuit, de corps endormis, un soupçon de transpiration et une dose de café, du désinfectant et un peu de grand air apporté par l’équipe du matin.
Je me suis faufilée dans le service des soins continus : il y avait un bébé sévèrement déshydraté par une gastro, des magazines abandonnés. Et il y avait ta chambre un peu à l’écart.
Toutes les secondes, la machine bippait. Papa était effondré dans un fauteuil et tu dormais.

Dans la matinée, un médecin est passé, préoccupé.
En principe, le taux de cellules anormales aurait dû diminuer. Il a encore cru. Nous allons commencer le traitement sans attendre le résultat des analyses. C’est la dernière chance.
Je me suis allongée sur ton lit ; tu t’es calé sur moi et le nez enfoui dans tes cheveux si doux, si légers, j’ai pleuré en silence ta mort annoncée et la fin de l’innocence.
L’infirmière est entrée et ressortie ; elle a pressé mon bras, sans rien dire.
Nous regardions le premier Grand Prix de la saison quand tu as commencé à te sentir mal.

On nous a annoncé qu’on te transférait. Et tout à coup, voilà que nous traversions le hall des urgences, toi couché et piqué, moi poussant la perfusion, les yeux des personnes qui attendaient fixés sur nous.
Nous sommes partis dans la camionnette du SAMU, la sirène hurlait, Papa nous suivait en voiture.
Nous sommes arrivés dans un hôpital moderne, par le petit couloir qui sentait la lessive.
Deuxième étage, a dit l’ascenseur
Pour la première fois, nous sommes entrés dans l’unité protégée.
Ton prénom écrit sur la porte, des dessins d’enfant au mur, le silence complet et cette chambre qui donnait sur la cour intérieure. Sur la chapelle aussi.

Nous étions attendus dans la petite salle du fond du couloir, qui deviendrait la « salle où il ne faut pas être convoqué ».
Les médecins nous ont expliqué à grands traits ce qui allait se passer.
Pas de temps pour s’habituer, pas d’espace pour pleurer, il faut se battre, être positif.
On a vu plus tard, quelques fois, des parents s’écrouler et en moins de temps qu’il ne le faut pour l’écrire, être emmenés, plus loin, par le personnel soignant.
Pas le temps d’être en colère, pas le temps des pourquoi, il faut se préparer et avancer.
Se préparer à quoi ? Notre vie s’est écroulée et nous ne savons ce que l’heure d’après sera.

6 commentaires:

  1. Le ventre serré chaque fois que je lis cette rubrique... Quel partage que tu fais là... Une leçon de courage, d'humilité, d'espoir et de vie aussi, quand on regarde de suite après les photos de ton fils courant sur la plage !! Bises

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  2. Merci pour ce partage. Je vous lis les yeux humides.

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  3. Bonjour, je lis ton blog en sous marin depuis des années (vilaine fille je suis). Aujourd'hui que la maladie pointe le bout de son nez et détruit doucement ma famille, je ne peux que réagir. Je voudrais te remercier pour ton témoignage. Au delà de la vertu thérapeutique pour toi, ne doute pas du bien que tu peux apporter aux familles dans la douleur. Merci donc. Un jour, j'espère que je trouverais l'énergie et le courage de raconter ce que je suis en train de vivre.

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    1. Raton couseur, j'ai laissé un petit mot chez toi.

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  4. Je n'ai jamais posté de com dans cette rubrique, car à chaque fois la gorge serrée, je ne sais pas quoi dire.
    Mais là, dessous il y a une photo de ton grand garçon qui court, plein de joie, plein de vie. Et juste ça, je trouve ça merveilleux.
    Une bien belle journée à toi...

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    1. Je n'avais pas remarqué cette proximité en programmant mon billet et a posteriori je la trouve tout à fait heureuse.

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