mardi 23 décembre 2014

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie #20

Cet été-là, nous partageons la chambre de Noah.
Noah vient de la Drôme. Il met plusieurs heures en taxi pour atteindre l’hôpital. L’A6 se charge au fil de l’été et Noah met alors jusqu’à 7 heures pour venir. Pour être présent à l’hôpital pour un traitement à 9 heures du matin, lui et sa maman se lèvent aux petites heures de la nuit. Ils titubent et s’affaissent dans le taxi.

Noah est joyeux. Noah est tendre et attentionné avec toi. Noah a le plus beau sourire du monde.
Vous jouez au Uno, vous regardez des films, vous chuchotez et quand l’un ou l’autre a enfin le droit de quitter l’hôpital, vous sanglotez et vous vous dites longuement au-revoir.
A un moment, ce devait être en juillet, il faisait terriblement chaud dans l’hôpital non-climatisé. La climatisation est vecteur de bactéries et donc inconcevable en milieu protégé, plus encore en milieu stérile.
L’après-midi est particulièrement difficile à supporter dans un hôpital tout de verre. On somnole, on s’affaisse, on cherche le courant d’air inexistant.
L’état de Noah se dégrade brusquement. En quelques heures, sa fièvre bondit tandis qu’il plonge dans une léthargie totale.
On l’installe dans une chambre individuelle.
Plusieurs fois par jour, je frappe, mets une charlotte et une blouse stérile et vais dire quelques mots à sa maman.
Les jours passent.
Elle a rendez-vous dans le petit bureau du fond du couloir. Chaque parent à  l’étage le sait.
Il ne fait pas bon être invité dans cette salle. Le secret médical n’a pas vraiment cours dans ce service. Les progrès, les traitements, les petits bobos et les effets secondaires des uns sont évoqués librement dans les chambres doubles. Etre invité dans une salle fermée est synonyme de nouvelles horribles, de nouvelles non-communicables devant une tierce personne.
Alors on tremble. Et au plus secret de soi, on se réjouit de ne pas être concernée. Pour cette fois-ci.

J’attends dans les toilettes les plus proches qu’elle sorte.
Et quand la porte s’ouvre et qu’elle s’agrippe à moi en gémissant, c’est la fin de l’innocence. Je n’oublierai jamais la force avec laquelle elle m’a serrée, le désespoir avec lequel elle a caché son visage dans mon cou. On est restées dans les bras l’une de l’autre, à l’abri du monde, derrière la porte des toilettes. Tant que nous restons là, la réalité n’existe pas.
A un moment, elle s'est mouché, a souri bravement et est sortie. Noah a été transféré en réanimation, dans un autre hôpital.
Et depuis, chaque distributeur d’essuie-main automatique en motion me ramène à ce jour-là.


3 commentaires:

  1. La lecture du récit de votre histoire est si poignante, je ne commente pas habituellement sur ces articles. Tu as parlé du silence qui s'est fait autour de vous dans un autre article, nos paroles semblent si dérisoires (et pourtant peut-être si nécessaires). Je t'embrasse.

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  2. J'avais décidé, à partir de l'année prochaine (première année professionnelle), de donner à chaque Noël à une association. Cette année, ma belle-mère a glissé dans chacun des cadeaux le bulletin d'information de l'association Capucine, qui soutient notamment les malades de la leucémie. J'ai avancé ma résolution: le chèque est prêt à être posté, pas très gros mais donné de bon cœur, et j'ai coché la case: "Je suis prête à m'inscrire comme donneuse de moelle osseuse."
    J'espère que vous avez vécu un beau Noël en famille. Je vous souhaite sincèrement de joyeuses fêtes de fin d'année.

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