mercredi 24 mai 2017

Toutes nos vies - d'autres mots que les miens

Comme beaucoup d'entre vous, je m'interroge sur la possible conciliation de toutes nos vies, de tous nos temps. Il y a quelques jours, je suis tombée sur cette chronique. Je me suis reconnue sur certains points,  me suis interrogée sur d'autres (et notamment sur la rédaction du dernier paragraphe) :


"Les 3 femmes écrivains, elles, m'avaient donné rendez-vous chez elles. Pendant que nous parlions de leurs livres, de la naissance de ceux-ci, des rituels, de la discipline, l'une d'entre elles a terminé une vaisselle, m'a fait un thé, une autre a rangé des jouets qui trainaient dans le salon tout en surveillant l'heure de sortie de l'école. Cette dernière m'a confié qu'elle se réveillait tous les jours à cinq heures du matin pour pouvoir écrire. Deux de ces auteurs avaient " de jour" si j'ose m'exprimer ainsi, des métiers très prenants.
J'avais été marquée par ce choix de rendez-vous, peut-être inconscient de leur part : le dehors pour les hommes et le dedans pour les femmes.[...] Je regrette que dans cette émission je n'aie pas relevé ce qu'elles, les femmes, me montraient : le morcellement cruel du temps, l’œil constant sur les aiguilles de l'horloge, la liste des choses à faire qui déroule dans la tête comme si nous avions en permanence un écran de veille sur les détails, le quotidien, le "domestique" et au milieu de tout cela ( ou avec tout cela, en travers de tout cela, en dépit de tout cela), l'écriture.
Quand j'ai eu un enfant, je savais que j'aurais moins de temps mais je n'ai pas éprouvé l'énergie de cet amour, de cette nouvelle responsabilité et la place mentale que prendraient cette énergie et cette responsabilité. J'ai passé des mois à chercher cet ancien moi, qui était plus concentré, plus efficace. Je ne connaissais pas la gymnastique mentale entre gérer l'annulation subite de la baby-sitter et le nœud qui bloque un roman à la page 22. Je ne savais pas que ma vie ressemblerait à un compartimentage avec des tranches plus ou moins épaisses selon les périodes : femme, écrivain, mère, fille, compagne.
J'ai souvent repensé à ces trois femmes puissantes que j'avais rencontrées et à leurs œuvres écrites pendant et avec leurs enfants.
Je me souviens d'avoir lu cette phrase de Stephen King ( 121 livres, une femme, trois enfants) : " pour écrire, il faut fermer la porte". Si seulement c'était si facile. Il n'y a pas si longtemps je discutais agréablement avec un écrivain qui voyage beaucoup et qui a trois enfants encore petits. Quand je lui ai demandé comment se passait son compartimentage à lui, il m'a répondu, un peu sèchement, que c'était du domaine privé mais qu'il avait beaucoup de chance. " Beaucoup de chance", c'est, je crois, une façon moderne de dire " j'ai une épouse formidable"."

Chronique de Natacha Appanah, La Croix du 18 mai 2017

1 commentaire: