mardi 5 août 2014

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie # 10

Je suis retournée travailler. La rumeur avait fait son office et chacun connaissait ton état.
Certains évitaient soigneusement le sujet et me saluaient rapidement, sans prendre le risque de franchir le pas de la porte.
Un ouvrier, vieux marocain à la langue française précaire, est passé un soir. Il tenait dans ses mains son bonnet noir et sans me regarder, il a dit «  tu sais, dans mon pays, on dit que les enfants malades sont dans les yeux de Dieu. C’est parce qu’Il les aime. Je vais prier pour ton fils ».
Le Directeur de Production entre, ferme la porte derrière lui, et se met à pleurer. Son père est décédé d’un cancer quelques mois auparavant.
La situation sociale était tendue à l’usine. Les négociations salariales patinaient, les commandes n’arrivaient pas et le spectre d’une mise au chômage partiel plus importante se précisait. Et puis, les salariés ont arrêté le travail. Ils ont sorti banderoles et braseros et se sont installés dans la cour. Ils criaient leur angoisse et leur hargne.
Et pourtant, c’est dans ce contexte que le délégué syndical FO est venu, tirant un gros sac derrière lui. C’étaient les DVD de ses enfants qu’après discussion à la maison, ils avaient décidé de te donner. Ces histoires, tu les as vues et revues. Elles ont été, pendant un temps, ton unique occupation. Et j’ai envoyé un mot, des années après, à cette famille pour les remercier et leur dire combien leur geste avait été apprécié.

Un mois que nous avons appris.
Un mois pour apprivoiser l'idée, un mois pour découvrir sigles et acronymes barbares, un mois pour mesurer les effets collatéraux des traitements.
Un mois de souffrance et d'angoisse.

Et la question de cet autre moi qui tue. Comment concevoir qu’une partie de soi vous tue ? Comment prendre la résolution d’en venir à bout, de l’annihiler quand il s’agit de ses propres cellules ? Tu as rencontré la psychiatre de l’hôpital. Vous avez parlé calmement.

Nous avons conservé nos questions et remisé loin au fond de nous notre incompréhension et notre sentiment d’injustice.

2 commentaires:

  1. Qu'ils sont précieux, ces gestes et ces mots d'affection... C'est souvent ce que l'on retient, des années après, car ce sont ceux qui ont réchauffé le cœur et embelli un peu les dures journées.

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  2. tu me fais pleurer à chaque fois, Isabelle... heureusement qu'il y a ces gestes... plus forts que la peur d'être maladroit ou de mal faire...

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