mardi 25 août 2015

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie #37

Nous avions pris l’habitude, quand cela était possible, de participer aux cours d’arts plastiques dispensés à l’hôpital.
Cet été-là, c’est un sculpteur du Texas qui est en résidence à l’hôpital. Il est chargé de l’édification du monument qui doit se trouver sur le rond-point, là juste devant. Son idée est faite : ce sera une installation faite à partir des mains en argile des petits patients et de leurs familles.
Alors ce jour-là, après t’avoir mis des gants et un masque, nous avons moulé ta main, la mienne, celle de Papa et celle de Popa. Nous les avons ornées de différents dessins (une dameuse, bien sûr, sur la tienne) et signées. Puis elles ont été émaillées et cuites.
Un an après, ou bien était-ce l’éternité, alors que nous quittions définitivement et l’hôpital et Lyon, nous les avons cherchées, et trouvées sur le nouveau monument.

Nous avons laissé nos mains dans l’argile et , dans les recoins de l’hôpital, beaucoup de nous-même. Nous avons perdu l’innocence et la foi dans l’avenir qui font qu’on rêve, qu’on fait des projets, des enfants…
Une partie de moi errera toujours dans ce couloir, qui amène à une salle de réunion discrète. Etre invités, là-bas, c’est apprendre le pire ou presque. Les parents en ressortaient effondrés, terrorisés, désespérés. Et l’effroi, dans un grand frisson, se propageait de chambre en chambre.

Nous avons trouvé en nous des réserves infinies de force, d’énergie, de dignité. Papa dit que nous sommes des super-héros boiteux, je préfère dire que nous sommes de douloureux vainqueurs.
Le prisme par lequel nous voyons nos vies a considérablement changé.
De personnes ultra organisées , nous sommes devenus des chantres de l’instant. Le présent nous suffit désormais.
Nous avons aussi appris que la seule richesse, c’est l’amour. Que l’argent, la réussite, les honneurs ne sont d’aucune utilité face à la maladie.
Nous avons beaucoup perdu d’amis ou de proches qui se sont éloignés, rebutés par la souffrance, mais nous avons aussi gagné des amitiés rares, des ententes immédiates, des connivences parfaites.

Et l’immense solidarité des personnes ayant souffert d’un cancer ( ou de leurs proches) pour ceux qui traversent cette épreuve. 

11 commentaires:

  1. Ah, c'était ça, les mains dans l'argile !
    Bravo d'avoir gagné, bravo même si vous vous sentez fragile, douloureux, abîmé... L'argile, c'est de la terre pour construire.

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  2. J'aime beaucoup cette série d'articles & je ne vois plus le cancer de la même façon. D'une certaine manière, "les mains dans l'argile" me donnent de l'espoir: dans les films, les parents finissent toujours par se séparer quand un de leurs enfants tombe gravement malade. Donc oui, vous représentez une belle dose d'espoir!

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    1. C'est exactement ce que je voulais faire avec les Mains dans l'argile, transformer la peur, la maladie et le désespoir en triomphe de l'espérance et de l'amour!

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    2. Et bien tu y as réussi bien plus que tu ne l'espérais j'imagine... même si je ne parle que pour moi... Juste un immense merci, merci pour tout cela, merci ! Et Bravo !

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  3. Ohhhh enfin la petite histoire de la main dans l'argile... Je croise les doigts pour l'avenir, qu'il s'apaise, pour que vous retrouviez l'innocence perdue !

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    1. Stanislas est guéri !
      L'innocence, on ne retrouvera pas mais en revanche, on a appris à cultiver l'espérance, même en des temps très arides!

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  4. Coucou Isabelle, tu sais que mon neveu Antoine vient d'avoir son bac (plus que haut la main même si avec des restes d'argile) et il part vivre à Lyon pour faire une école d'ingénieur, c'est drôle comme il y a des passerelles entre votre vie et la sienne...Aude

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  5. Les poings serrés dans les poches au long des si longs couloirs de l hôpital, parfois une main sur l épaule lorsque les pleurs coulent le front sur le froid de la vitre, des mains serrées aux autres parents et aux soignants qui vont et viennent, et puis un jour ouvrir les mains...Merci pour ces précieux textes.

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  6. Voilà le pourquoi du titre, j'ai beaucoup aimé lire cette série d'articles, si joliment (et en même si cruellement) écrit. Bref, une jolie plume!

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    1. Angèle, les Mains dans l'argile se poursuivent encore un peu, jusqu'en janvier, jusqu'à la guérison de Stanislas

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  7. Merci de partager, même si c'est douloureux. J'admire réellement ta capacité à mettre des mots si justes, si touchants sur cette expérience.

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