mardi 6 octobre 2015

les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie # 40

L’été est arrivé. Nous avons regardé les étudiants emballer leurs affaires et déménager, nous avons épié les familles, croulant sous les bagages, fermer leurs appartements et partir.
Et nous avons décidé de partir à notre tour, de rejoindre nos montagnes, en dépit de ta santé chancelante et des travaux qui ont lieu là-bas, coupant tous moyens de transport autre que la voiture.

C’est l’hiver qui nous accueille tout en haut de nos sommets, le brouillard, le vent et l’humidité. Nous nous organisons pour descendre dans la vallée faire tes prises de sang les jours dits.
Nous nous organisons pour sortir malgré tout et profiter doucement de nos sentiers préférs.
Un soir, en m’allongeant près de toi, je te trouve encore plus livide, presque phosphorescent. Au petit matin, ton front est moite, ta respiration saccadée. Je saisis le thermomètre et connais le verdict avant même que l’instrument se mette à bipper désespérément : tu as 40° de fièvre.
Nous appelons l’hôpital. Tu n’es pas transportable jusqu’à Lyon. Il est décidé de t’évacuer vers l’hôpital le plus proche, celui de Thonon.

Quand je sangle ta ceinture de sécurité, tu as sombré dans l’inconscience. Je plonge dans une terreur sans fond, et Gautier, serré dans mes bras, également. Je crève de trouille en pensant ne plus jamais te revoir.
Nous regardons la voiture s’éloigner. Je sanglote pendant que Gautier me regarde, les yeux grands ouverts. Au fond de moi-même, seule en haut de ma montagne, je hurle.
De désespoir, d’impuissance et de peur.
Minute après minute, j’imagine le chemin que vous parcourez. Quarante minutes depuis votre départ, êtes-vous arrivés ? As-tu été pris en charge ? Es-tu revenu à la vie ?
Non, quarante minutes, c’est trop court pour réaliser un tel trajet et trouver l’hôpital. Cinquante minutes, une heure, je berce Gautier, interdit. Nous ne déjeunons pas. Gautier ne s’assoupit pas. Nous attendons.
Enfin, Papa appelle. Ils te gardent, ils vous gardent pour un temps indéterminé.
Et ton frère et moi sommes prisonniers des sommets, sans voiture, ni moyen de transport pour quitter la station. Les minutes s’écoulent et forment des heures. Les heures se succèdent. Gautier reste prostré. Et moi, je mets un masque pour ne pas pleurer, et ma voix tremble quand je prononce quelques mots.
Au bout de quelques jours, tu vas mieux. Et au bout d’une semaine, tu es sur pied.

Minute après minute, j’imagine le chemin que vous parcourez. Quarante minutes depuis votre départ, est-ce la voiture qu’on devine au loin ?
Non, quarante minutes, c’est trop court pour revenir de Thon. Cinquante minutes, une heure, je berce Gautier, assise au bout de la route. Nous ne déjeunons pas. Gautier ne s’assoupit pas. Nous attendons.
Et enfin, tu es là, vous êtes là. Nous sommes réunis, tous les 4.
Encore un jour dans les montagnes, et puis il faut redescendre, une nouvelle séance de chimio t’attend et je dois reprendre le travail.

Lorsque tu retrouves l’hôpital le lundi, nous apprenons ton changement de médecin référent. Nous aurons désormais affaire au chef de clinique.

3 commentaires:

  1. Je suis là, toujours, je lis, encore et j'ai les tripes retournées. Je me dis qu'il ne faut plus que je vienne lire ce témoignage, mais je n'y arrive pas.
    @bientôt

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  2. Quelle solitude dans cette souffrance familiale !

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    1. heureusement que nous sommes 4 et que nous avons pu compter sur nos parents !

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