mardi 3 février 2015

Les mains dans l'argile : toi, nous et la leucémie #23

La ville s’était vidée. Le temps semblait suspendu. 
Il n’y restait que les plus âgés, les plus pauvres et les malades. Nous n’avions plus personne à regarder vivre dans la rue. Il y avait moins de risque à te proposer de sortir.
Nous avons ainsi fait quelques tentatives. Casquette sur la tête ? OK ! Lunettes sur le nez ? Ok ! masque sur la bouche ? OK !
Nous faisions quelques courses lorsqu’ une dame a éclaté en sanglots en te voyant ; tu faisais de la balançoire dans un parc quand des parents ont rappelé sèchement les enfants qui s’approchaient de toi et ont quitté précipitamment le parc. Tu étais devenu un objet de fascination et de terreur.
On dit que les premières années de la vie sont constitutives de la manière dont on se voit, dont on s’accepte. Je me demande si nous avons bien fait de t’exposer, quoique rarement, aux regards des autres. Je me demande si tu les as remarqués, s’ils t’ont blessés ou si tu avançais les yeux dans les yeux de ton père sans te préoccuper du reste.

En tous cas, pour nous, tu étais beau. La courbe de ton crâne et la finesse de ta nuque m’émouvaient et j’aimais laisser courir mes doigts sur le duvet qui repoussait sur ta tête. Je souffrais des bleus que les aiguilles laissaient sur tes bras, de la voie centrale qu'on voyait saillir dans tes veines et des mucites qui t'accablaient.

Comme un miracle, nous avons été autorisés à partir à la montagne quelques jours. Nos chères montagnes! Popa et Moma nous ont accompagnés. Nous avons passé là-haut quelques jours hors du temps. La montagne vibrait de toutes ses nuances de vert et de rose, le soleil nous chauffait les os.
Tu gambadais librement dans les alpages.
Dans mon esprit venait se surimprimer le film «  le petit prince a dit », merveilleux film où un Papa prend des chemins de traverse et emmène sa fille atteinte d’une tumeur au cerveau dans la montagne plutôt qu’à l’hôpital. Il me prenait des envies d'évasion.

Et puis il a fallu rentrer et retrouver le quotidien et  l’hôpital.

5 commentaires:

  1. Maintenir la vie telle qu'elle doit être , vous avez bien fait. Les réactions ineptes blessent et lorsque la maladie dure même 20 ans après on ne s y habitue pas... Mais un enfant est protégé par le filtre, cette bulle que fait le regard aimant et admiratif de ses parents. Il et vous avez ces souvenirs de balançoire gagnés sur les heures sombres, seul cela compte et comptera. Douce écriture à vous.

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  2. Il y a aussi le film américain (avec Cameron Diaz) "My sister's keeper" ("Ma vie pour la tienne"), qui raconte l'histoire d'une adolescente qui a une leucémie, et dont les parents espèrent que la petite sœur sera compatible pour des greffes (car elle a été conçue pour ça...). Mais la petite en a marre de subir diverses procédures médicales et attaque un jour ses parents en justice pour que cela cesse... Je ne te dévoile pas le film, au cas où !
    La scène où le père va chercher sa fille à l'hôpital, contre l'avis de sa femme qui a peur qu'il arrive quelque chose, pour l'emmener sur la plage est magnifique (et me fait pleurer à chaque fois).

    Merci pour ces partages. Le premier miroir dans lequel se construit l'enfant est le regard, ici plein d'amour, de ses parents. Belle vie à vous 4 !

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  3. merc i pour ces pages d' écriture que je savoure chaque fois !
    bises

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  4. L'amour l'amour qui se dégage de tous les articles de cette dure épreuve ème votre enfant Isabelle , tout ce que vous avez faite, vous faites est le fruit de cet amour et plus que bénéfique.,.je n'ai pas de mots pour vous dire combien je suis admirative de votre force, votre courage.Merci Isabelle de ces pages que vous partagez ici. Je vous embrasse tendrement Colette

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  5. Tes mots me bouleversent à chaque fois...
    Quel courage à toute votre petite famille ♥

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