lundi 12 mai 2014

Les mains dans l'argile - Toi, nous et la leucémie # 4

J’ai appelé mes parents au secours. Je ne me souviens plus ce que j’ai dit.
Mais ils étaient là, devant l’hôpital, quand j’en suis sortie à 21 heures.
Moma pleurait quand elle m’a serré contre elle. Je l’ai repoussée, durement, ligotée dans ma douleur. Je me dis aujourd’hui, que hématologue de formation, elle, bien plus que nous tous, a dû comprendre et entrevoir ce qui suivrait, et qu’elle pleurait non  pas seulement de l’annonce qui venait de nous être faite, mais des épreuves qui suivraient.
Je ne sais pas, peut-être lui demanderai-je un jour.
Je me souviens que quelques flocons de neige volaient, aériens, dans la lumière des phares des voitures.

En arrivant chez nous, je me suis sentie mal. Instantanément. Tout me ramenait à toi et à ce que nous venions d’apprendre. J’avais peur. Peur qu’il se passe quelque chose en mon absence. Peur que tu souffres et qu'on s'acharne sur toi. Peur que ton frère ait la même maladie que toi. Peur de devoir accoucher toute seule. Peur que tu disparaisses avant la naissance de ton frère J’étais incapable d’imaginer ce qui nous attendait, incapable de me projeter au-delà du lendemain.

Mais remontons un peu le temps, reprenons au début de l’histoire que je veux te raconter.
En septembre 2008, tu as un an. Papa et moi travaillons à la Défense, le quartier d’affaire de Paris.
Nous sommes jeunes parents épuisés et heureux. Nous avons choisi l’expérience du tout bio, du tout fait-maison, persuadés que cela est bon pour toi, notre enfant-soleil, notre premier né, notre poussin, si facile et si éveillé. Les gens se retournent sur ton passage, sur tes boucles blondes, sur ton sourire malicieux et tes yeux clairs.
La vie se déroule devant nous comme nous l’avons choisie et si nous nous aigrissons de l’usure provoquée par les heures de transports ou de notre manque de disponibilité, ce sont bien les seules choses qui nous atteignent.
La crise des subprimes a commencé mais personne ne s’en rend encore compte. Le mois de septembre est doux et tout le monde veut en profiter.
En quelques semaines, les cartes sont redistribuées : dans la banque où Papa travaille, on murmure que Kerviel a fait imploser le système et que la banque va fermer. Dans mon entreprise, on me fait venir et me demande de réduire les effectifs de 20%. Les solutions pensées pour survivre à la crise sont simples : réduire drastiquement coûts et effectifs.
Le ciel s’obscurcit, la pression augmente. Les premiers salariés que je licencie s’écroulent. La jeune responsable Ressources Humaines que je suis a du mal à se regarder dans un miroir. Et la vie en région parisienne nous paraît soudainement insupportable.
Alors quand on me propose un poste en usine, à Lyon, ville dans laquelle j’ai grandi et où habite mes parents, je bondis sur l’occasion et nous mettons notre maison des Yvelines en vente.
Je commence mon nouveau poste rapidement tout en conservant l’ancien, habituée du TGV du lundi matin, mon sac sur le dos, hébergée chez mes parents, le temps de trouver un appartement.


4 commentaires:

  1. Cela fait plus qu'un moment que je veux laisser un message sur cette fichue lecémie, depuis que j'ai vu les tout premiers messages il y a quelques temps. Mais je n'ose pas, car il y a des je dans mon message et ça ne me concerne pas, même si je suis très émue par tes messages.

    Je "connais" cette saleté de cancer, par mon métier, je travail en chu, en médecine nucléaire, je suis manipulatrice radio. Je vois ces petits, souvent, cela va être cliché, très courageux, je les embête, mais avec les enfants j'aime ça, c'est facile, il suffit de s'intéresser sincèrement à eux. Je parle, je souris, je joue et lorsque J'ai a droit à un sourire ou un câlin, je pense faire le meilleur métier du monde et ça embellit bien plus que ma journée. Par contre, les parents, me rendent infiniment triste, leur fatigue, leur détresse. Sans enfants, je peux a peine imaginer leurs douleur, ta douleur, je comprends, mais je ne sais pas. Ils me touchent énormément.

    Merci pour cette chronique qui en plus de me toucher et d'être ta thérapie, me permets de mieux comprendre les parents et je l'espère me permettra d'améliorer ma pratique professionnelle.

    Je m'excuse pour mon long message nombriliste. Je voulais juste rajouter que j'aime beaucoup lire ton blog très éclectique et je vous souhaite à tous les quatre beaucoup de bonheur, qu'ils soient grands ou petits, ils sont tous importants.

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    1. Merci Judith pour ton message qui me touche infiniment.
      Avoir un enfant malade et être impuissant face à la douleur, face aux événements, vivre avec la possibilité du pire tout le temps pendant des mois, ne plus dormir, avoir des soucis financiers,perdre ses amis, c'est insupportable, c'est inimaginable, c'est incommunicable.
      . Alors un sourire, un mot gentil, ça fait vaciller, ça fait pleurer parfois, mais ça rappelle qu'il y a une autre vie, une vie heureuse à portée de main.

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  2. Moi aussi, ça fait longtemps que j'ai envie de te laisser un message.

    Je lis toujours avec plaisir ce blog, éclectique et entretenu et ces épisodes si privés, si touchants et si puissants sur la maladie de votre fils...

    Comment dire ? Merci ?

    Merci de partager ça, malgré la peine, merci de nous le dire, merci de l'écrire si bien.
    Merci, même si j'ai un arrière gout de voyeurisme, parce que c'est tellement personnel, tellement intime que j'envisage à peine la difficulté.

    Je n'y connais rien. Je n'ai pas d'enfants, je n'ai pas eu à subir de cancer, mais je suis à chaque fois émue de votre force, votre puissance et les liens qui semble s'être tissés entre vous quatre à travers ces épreuves.

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    1. Nora, merci pour ton message. Il me touche et me fais réfélchir.
      Tu sais, ce récit je l'écris pour mes enfants mais pas seulement. Je le travaille, je l'épure, je l'écrème. il y a des épisodes que je n'évoquerai parce qu'ils pourraient blesser certaines personnes, parce qu'il n'est pas là pour me permettre de régler des comptes. Il a été initié, avec le psychologue de la maternité où j'ai accouché de Gautier.
      A partir du moment où je choisis de le publier( ou nous choisissons car nous en parlons avec Amaury et qu'il me soutient dans ce projet), il n'y a plus d'écrit intime.
      J'essaie de faire passer un message universel sur le fait que dans n'importe quelle circonstance, on peut faire le choix d'être heureux, on peut faire le choix de l'amour, qu'on a tous cette force vitale en nous, qu'il faut la travailler, qu'elle est notre chance. Et qu'il faut profiter du jour présent!
      Aujourd'hui, le cancer frappe dans toutes les familles, et pour cela aussi, je crois que mon récit dépasse notre simple noyau familial. Elle est l'histoire de ces centaines de milliers de personnes qui luttent contre la maladie.

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